Vendredi 12 juillet 2002, Ouagadougou
10h30
Première vraie nuit ici, et j'ai dormi 13h, comme une bûche. La mouche tsé-tsé, certainement. Bon... que cela ne se reproduise plus, j'ai du pain sur la planche, je suis pas venu là pour
larver.
Aujourd'hui, je dois me rendre au Premier Ministère, ça rigole pas.
12h30
Je reviens du Premier Ministère, et j'ai l'impression d'être un personnage très important. Est-ce le cas, à cause d'une aide européenne trop rare, ou est-ce dû à la légendaire
gentillesse du burkinabé ? Quoiqu'il en soit, j'ai rendez-vous avec le Ministre de l'Environnement, et il est également prévu au programme une visite de la réserve de chasse personnelle du
Président Compoaré.
Mon hôte et interlocuteur privilégié, M. Bandé, lieutenant des eaux et forêts au premier ministère, se plie en quatre pour que mon séjour se passe aux petits oignons, ainsi que Matthias,
ingénieur physicien et représentant de l'ABUSE (l'association burkinabé pour la sauvegarde de l'environnement). Ils nous appellent « la délégation d'écologistes », le
terme est plutôt cocasse !
En parlant de cocasse, mon retour du ministère en forme de visite guidée à l'arrière de la mobylette de M. Bandé a été un moment vraiment privilégié.
Prochain objectif : quitter le frénétique quartier de la Place des Nations Unies pour casser une graine, et acheter une montre, je pensais pouvoir m'en passer mais c'est finalement indispensable.
18h00
Il est vraiment très facile d'identifier les importuns dont je parlais précédemment. Leur discours est incroyablement formaté. Existe-t-il une École Internationale des Pièges à Touristes ? Franchement, je me pose la question tant leurs techniques subtiles (ou pas) sont identiques à ce que j'ai pu voir au Maroc. Heureusement, je m'en débarrasse vite en expliquant que je ne fais pas de tourisme mais que je suis ici pour travailler. C'est radical, en principe. Bye-bye les casse-pieds.
En revanche, blocage au niveau des femmes. A part de rares vieilles, aucune ne m'adresse la parole. Étant dans un quartier populaire, je me demande si l'Islam n'est pas la cause de cette attitude renfermée de la part des femmes, vis à vis des hommes, étrangers de surcroit. Attendons de quitter la capitale et d'aller en brousse, avec ses convictions plus animistes que monothéistes, pour éclaircir ce point.
19h00
La nuit est tombée sur Ouaga. Ici c'est l'heure solaire : à midi le soleil est au zénith, et il se lève et se couche très tôt, à peu près à la même heure toute l'année.
Enfin, ça se décide à bouger ! La folie des soirées de week-end n'est pas une exclusivité occidentale, et manifestement les vendredis soirs sont ici aussi très animés. Je me suis
fait inviter dans un maquis où il va se jouer de la musique traditionnelle, et je vais en profiter pour me frotter d'un peu plus près à l'autochtone. D'ailleurs, dans les rues, les
filles sont déjà parées de leurs plus beaux atours, ça promet !
On n'est pas très loin de l'équateur, et j'admire pour la première fois ce croissant de lune, la concavité orientée vers le haut, tel un berceau. Ça fait bizarre, la lune fait partie de nos repères immuables, et la retrouver ainsi la tête à l'envers est assez troublant.
Sinon, « pour le plaisir des yeux », comme on dit entre le Cancer et le Capricorne, voici deux noms de boutiques, croisées au hasard de mes pérégrinations, et qui valent leur pesant de
cacahouètes. Nous avons d'abord le salon de coiffure Best of the Best Bill Clinton. Imaginez trois murs de briques nues, 4m² de terre battue et une pancarte peinte à la main avec
un mauvais portrait du facétieux président et vous y êtes. Tordant.
Et maintenant, je vous présente Digital Plus, chez Californien. Une cabane de bois, 2m² de terre battue, et un incroyable bric à brac de vieilles radios et téléphones portables
des années 90. Des câbles, des vieilles piles, des pièces rouillées et en vrac, en veux-tu, en voilà. Le mec qui squatte la cabane se la pète grave et le décalage technologique est à la fois
marrant et touchant.
20h00
Je ne sais pas quelle mouche m'a piquée d'aller faire des courses à l'unique supermarché... réflexe d'occidental à la con. J'y ai payé une bouteille d'oasis 2500F (4€) alors que dans les maquis les cocas, fantas et tonics, en bouteille de verre de 50cl, sont à 300F (50ct), et surtout frais ! Le tonic (nom local du schweppes) en bouteille de demi-litre sera ma boisson officielle du séjour, c'est décidé. Pour mon repas du soir, j'ai acheté à une vieille au coin d'une rue trois bananes pour 100F (15ct). Royal.
01h00
Jusqu'à maintenant, j'ai pas mal fait l'ermite dans ma caverne, mais grâce à cette soirée, ça y est, des relations sont nouées. Un couple de suisses super sympas et surtout une petite burkinabèse, Aïcha, qui va me suivre comme mon ombre jusqu'à mercredi, j'en ai bien l'impression.

La soirée dans le maquis « le Sahel » a été riche en rencontres, et plus le temps passe, plus je me sens bien ici, loin de toute pression, un peu comme à l'abri du temps qui tourne. L'ambiance dans ces bars dansants est complètement folle et hyper conviviale, les discussions y sont mille fois plus faciles que chez nous. Tout le monde paye des coups à tout le monde, danse avec tout le monde, flirte avec tout le monde, dans un esprit assez paradoxal, un mélange entre convivialité bon enfant et danse qui pue le cul à dix kilomètres.
Mes craintes étaient infondées : les filles m'abordent aussi facilement que les garçons. Je crains tout de même certains relents de tourisme sexuel, pour avoir vu çà et là de
très jeunes filles aux bras de vieux occidentaux friqués. Le phénomène semble toutefois limité, en tout cas je l'espère, même si je sais qu'il ne faut pas se leurrer et se voiler la face.
Avec Jacomo, Séverine et Aïcha, rendez-vous est pris pour demain soir, même heure et même endroit, et cette fois j'ai promis à Aïcha de danser, promesse facile à tenir au vu des créatures de rêve qui se déhanchaient ce soir sur les planches du maquis.
A noter : une reprise de « Hey Dzoe » à la sauce africaine que Jimi lui-même n'aurait pas reniée tant elle était tribalement improvisée...
Je raccompagne Aïcha chez elle (un bâtiment abandonné en pleine construction, que des murs de béton nu, avec pour seul mobilier une paillasse et une bassine d'eau), nous prenons le temps de discuter un peu, et je prends la direction de ma pension.
Je m'installe sous la tonnelle de l'hôtel, je savoure une dernière clope, et la tête pleine du tumulte de la ville, à la lumière de la lune et des étoiles, ma vie paraît plus légère que
jamais.










Vos murmures