Parfois, il suffit d'une seconde pour que votre monde s'écroule.
Il suffit d'une image, d'une parole…
Je viens de vivre les plus longues secondes et minutes de ma vie.
En un instant, ma vie a basculé. Il m'a suffi de passer un examen médical.
Cette examen, c'est une échographie morphologique, un examen que toute femme enceinte attend avec impatience. Une sorte de rendez-vous
avec son futur enfant.
Il suffit que le médecin s'attarde un peu sur les pieds de votre enfant, dans un silence absolu.
Et quand il prend enfin la parole, c'est pour vous dire qu'il y a un problème.
Choc, incompréhension, interrogation... Mais impossible de parler, les mots restent coincés. Silence, mesures, calculs… J'échange des regards
interrogateurs avec le père de l'enfant, lui-même sondant le regard de l'obstétricien.
Enfin, le médecin se prononce : il s'avère que l'enfant présente des malformations aux deux pieds, qu'il semble être incurvés vers
l'intérieur.
Le diagnostic est posé : pieds bots varus equins bilatéraux.
Il suffit d'une phrase pour vous prendre un mur dans la figure, qu'on vous coule les pieds dans du béton et qu'on vous jette à la mer…
Vous nagez en eaux troubles. Vous entendez mais vous ne voulez pas écouter.
Impossible de réfléchir, le cerveau se fige et le cœur se gèle.
Hors de question d'écouter ça, de comprendre ce qu'il se passe…
Pourtant, tout à l'air d'aller bien, Le bébé bouge, je suis en pleine forme, je suis épanouie….
C'EST IMPOSSIBLE !!!
A la fin de l'examen, l'obstétricien nous explique qu'il va immédiatement prendre rendez vous pour nous chez un spécialiste néo-natal à Clermont
Ferrand, qu'il va lui rédiger un courrier, lui transmettre les images de l'écho, que je vais certainement devoir subir une amniocentèse.
Il commence à nous expliquer qu'il est probable que ça s'arrange avec des attelles, ou des chaussures, peut être de la chirurgie.
On me donne le rendez vous chez le spécialiste.
Dans dix jours… Dix jours…mais c'est une éternité !!!
Je suis effondrée, abattue, je me dis qu'il ne peuvent pas nous laisser dans l'incertitude durant tout ce temps, qu'il n'est pas concevable
d'être ignorants durant cette période.
Nous sortons de l'hôpital dans le silence, murés dans l'incompréhension de ce qui nous arrive, dans l'interrogation, dans le poids d'un évènement
inattendu et absolument impossible à concevoir.
Je suis dans l'incompréhension la plus totale totale.
J'ai beaucoup de mal à réaliser, ou plutôt, je m''interdis de réaliser ce qui se passe.
Puis je me rend compte à l'évidence que je ne peux me cacher la vérité.
Le ciel vient de me tomber sur la tête, rien ne peut plus me toucher encore.
Je m'empresse de regarder les sites spécialisés sur le net, de me documenter, avide d'en savoir plus, avide de comprendre, me rassurer qu'il ne
s'agit de rien du tout, d'une chose totalement bénigne et qu'il n'y a pas de quoi s'alarmer.
Bien évidemment, il y a deux cas : soit effectivement, rien d'irrémédiable et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes…soit
c'est la fin du monde !
J'imagine le pire comme le meilleur.
J'imagine qu'il faille subir la perte de mon enfant en cours de grossesse.
J'imagine la douleur de l'enfant durant des années si il doit subir des interventions chirurgicales à répétition, sans avoir l'absolue certitude
qu'il marche un jour correctement.
J'imagine le courage, la force, le mental qu'il va nous falloir pour traverser ces épreuves.
J'imagine qu'il lui suffira de porter des attelles ou des chaussures orthopédiques, contraignants, mais si loin du milieu hospitalier.
J'imagine aussi que ça reviendra tout seul après la naissance, ou bien même avec des bandages durant les premiers mois de sa vie.
J'imagine que l'obstétricien a fait une erreur de diagnostic et qu'en fait, mon enfant n'a rien du tout.
J'imagine que je fais un rêve, un cauchemar et que je vais me réveiller.
Je me surprends à ne plus vouloir cette grossesse.
Je culpabilise.
On me dit que cette culpabilité est normale, mais totalement inutile.
Mais comment faire pour la parer ?
Je ne comprends toujours pas ce qui m'arrive…
Enfin si, mais disons que j'ai l'impression de voir un mauvais film, d'être spectatrice des évènements.
Je me sens seule, et en même temps, je suis très bien entourée…
Je me sens seule devant l'adversité, la fatalité, devant les décisions que je vais devoir prendre…
Texte écrit le 18 juin 2003,
au cours du 5ème mois de grossesse...
Vos murmures